La légalisation de l’avortement en Irlande : un combat de longue haleine

 Photo: William Murphy (CC BY-SA 2.0)

Photo: William Murphy (CC BY-SA 2.0)

Les Irlandaises et les Irlandais viennent de se prononcer pour la légalisation de l’avortement. 66% de citoyen.n.es ont voté pour supprimer le 8ème amendement qui interdisait l’avortement dans la constitution irlandaise. Il est intéressant de voir comment un tel résultat a été possible dans un pays historiquement marqué par l’influence de l’Église et comment la lutte pour le droit à l’avortement peut inspirer nos combats aussi en Suisse.

Ce que je vais écrire dans cet article ressort de mon expérience. J’ai en effet vécu un an en Irlande en échange universitaire. Pour se remettre dans le contexte je vous dirais que l’avortement était totalement interdit depuis 1983. En 2013, la loi est un peu assouplie en autorisant l’avortement en cas de danger pour la vie de la mère. Cette situation force les femmes à aller en Grande-Bretagne pour avorter ou à le faire de manière clandestine, ce qui les met fortement en danger.

Dans ce contexte de nombreuses actions étaient menées pour supprimer le 8ème  amendement. Des manifestations étaient régulièrement organisées et rassemblaient des milliers de personnes, de nombreuses femmes demandant de pouvoir librement disposer de leur corps mais aussi de nombreux hommes étaient présents par solidarité. Le combat ne se menait pas que dans les manifestations mais aussi dans des actions de tous les jours. On pouvait voir de nombreuses personnes porter des pulls noirs avec inscrit dessus « repeal » qui signifie abroger (donc pour demander l’abrogation du 8ème  amendement). Il n’était donc pas rare de croiser des gens dans la rue ou à l’université montrant leur opinion de cette manière.

J’ai pu aussi voir des luttes dans de nombreuses associations dans mon université (UCD). Cela a poussé l’UCDSU, association représentante des étudiant.e.s à organiser un vote afin de savoir si elle devait se prononcer pour le droit à l’avortement. Le débat a mobilisé le monde étudiant et le soutien au droit à l’avortement l’a emporté. L’UCDSU a donc officiellement soutenu l’abrogation du 8ème amendement. Cela montre qu’avant de conquérir la victoire au niveau national il y en a eu de nombreuses à des niveaux plus locaux. Ces victoires permettent non seulement d’amener un rapport de force mais aussi de convaincre de plus en plus de gens. En effet, tous les débats et actions menés à UCD ont fait que de plus en plus d’étudiants ont soutenu une dépénalisation de l’avortement.

L’Irlande a voté le 25 mai sur la question. Le référendum n’aurait jamais eu lieu sans toute cette mobilisation citoyenne. Le fait que la grande majorité du monde politique soutenait finalement la légalisation de l’avortement ne sort pas de nulle part. C’est bien un rapport de force en faveur des femmes qui a permis cela. Plusieurs partis politiques ne soutenaient pas l’avortement il y a quelques années, ils ont dû changer d’opinion pour ne pas se retrouver en décalage avec la population. Les gens ont la capacité d’influencer les votes au parlement par des mobilisations et manifestations.

Que peut-on retenir de cette situation pour la Suisse ? Premièrement, on peut voir que le vote sur un sujet n’est pas la méthode d’action principale mais plus un achèvement d’une lutte de longue haleine. Sans toutes ces mobilisations en Irlande un oui ne serait jamais sorti des urnes aujourd’hui. Donc il faut aussi qu’on sorte du schéma de penser qu’on doit régler tous nos problèmes par une initiative populaire ou un référendum. On doit mener la lutte sur le terrain. Il est aussi intéressant de voir qu’un combat national est avant tout gagné localement avec des communes et dans des organisations qui se prononcent en faveur du changement voulu. On peut par exemple voir cela avec les accords CETA et TTIP (accords de libre-échange avec le Canada, respectivement les États-Unis) et les nombreuses communes qui se sont prononcées zone hors CETA/TTIP. Ces contestations n’ont peut-être pas de grandes valeurs juridiques mais cela montre l’opposition et renforce le rapport de force.

Un autre point important est de voir les citoyen.ne.s s’approprier le combat. Le fait de montrer qu’on désire ce changement, par exemple en portant un certain pull, fait avancer le débat. Et de nouveau, cela montre que non, tout ne va pas bien, qu’il y a un besoin de changement.

Le dernier point que je retiens, c’est que pour gagner le combat sur l’avortement, un droit fondamental pour les femmes, il y avait des femmes mais aussi des hommes. Peu importe quel est notre combat il faudra l’ensemble des travailleur.se.s pour le mener. Il faut donc aussi penser à parler à d’autres catégories de population que celles directement concernées. Ce n’est qu’ensemble qu’on est fort et qu’on peut gagner face à ceux qui veulent nous diviser pour mieux régner.

Jordan Willemin – Comité de section des Jeunes POP Vaud